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La vérité sur l’Odyssée
"La vérité sur l’Odyssée c’est qu’elle n'a pas de fin. A peine rentré à Ithaque, Ulysse quitte Pénélope pour rechercher une inconnue jadis rencontrée devant Troie. Et jusqu’à sa mort, sans la voir jamais, il suivra le sillage de son parfum. Elle s’appelle Europe, son parfum nous imprègne, nous ne la voyons jamais, mais bien après Ulysse nous continuons de la chercher."
Ulysse ne pleurait jamais, craignait les dieux, et admirait Antée pour sa force. A part son arc magique que tous lui enviaient, ses exploits nautiques avaient séduit la fille de Zeus, une muette plutôt libre. Comme ils ne pouvaient se parler, ils se regardaient, et dans ce puits sans fond des regards échangés il puisait le courage qui dans ses mauvais jours le fuyait.
Son retour de Troie allait lui en demander. Les monstres de Gaïa qu'il dut affronter, Charybde aux longs bras navrante complice de Scylla , un Polyphème éleveur de porcs qui sentait le purin, étaient les plus anodins. Et Poséidon outré de lui devoir un fils aveugle de baver obstinément sur lui ses tempêtes. Mais à chaque naufrage la déesse était là, ou envoyait la famille. Les poisons ? Cousin Hermès accourt avec l’antidote. Le havre douillet, la grillade de lamproie ? Voire trois planches et une corde ? Pour tout et n’importe quoi les yeux d’azur veillaient.
Pourfendeur de la triche autant qu'ennemi des Ulysse, Zeus demanda à Vulcain de mettre au pas celui là par quelque artifice . Il pleurait toujours la mort de son cher Hector quand lui fut donc présentée rouge encore de la forge, la première « allumeuse »… Qui ne fit pas long feu, car à la première rencontre Athéna mise en appétit d’un seul regard la calcina. Et menaçant l’infidèle de le châtier à son tour par les yeux, elle remonta chez papa. Par les yeux ? Ceux du héros voient défiler des Gorgone, Méduse endormie ouvre déjà un oeil chassieux…. Il vivra désormais dans la crainte.
Déjà que pour Cythère, c'est pas gagné! Il se trouve beau dans l’iris d’Aphrodite ? C’est l'oeil d’Athéna qu’Ulysse irrite. Calypso louche sur lui un peu trop ? il croit voir Euryale qui le fixe, perd ses moyens quand il en faut, s’arrache des bras de la nymphe, et pour seule épouse la pâle Insomnie, titubant sous les coups de moult Erinyes, reprend la mer pour échouer à Area. N’ayant pu le changer en pourceau, ni lui faire boire l’oubli, intello révulsée par ce macho, Circé propriétaire de l’île le fait reconduire. Et pour le chemin d’Ithaque, qu’il demande à Tirésias depuis peu aux Enfers. Il lui sera répondu de bouche à oreille. Sans réfléchir il saute dans sa barque et met la voile, Ulysse est ainsi.
Il remonte l’Erèbe aux marais fangeux, met pied à terre, trouve raide mort sous un tas de chiffons le devin lépreux. Comment faire parler un mort de chez Mort ? Aller au charbon avant que Charon arrive. Sa journée d'Enfer se passe donc à remettre le mort sur pied, il embrasse des mains glacées, essuie le pus des lèvres noircies, y applique sans trop d'entrain les siennes, insuffle dans la poitrine creuse assez d’air pour que tressaille un cœur racorni, colle son oreille à la bouche horrible comme le veut Circé…Il en sort un bruit de crécelle où il croit ouïr qu’il lui faudra ramer ! D’ailleurs le diligent Charon qui s'est dépêché l’encourage d’un coup d’aviron sur la tête.Faudrait voir qu'on lui vole un client!
S'extirpant des marais à la tombée du soir sur terre, à moitié assommé, il tombe sur la flambante Pandore envoyée par Vulcain. En bonne voisine elle panse ses plaies, il sort de l’eau, elle des flammes, entre eux tout de suite ça bout. Va-t-il se laisser avoir ? C’est un Ulysse rajeuni qui se ressaisit, persuade sa compagne veuve à quinze ans de monter dans sa boite funeste où l’attend -Par Héra il le jure !- son mari évadé avec lui des rivages infernaux. A peine poussée dans l’antre des calamités qu’il referme la trappe et s’endort dessus. A l’aube, après les pleurs et grincements de dents, plus un bruit. Sous lui plus de trappe non plus, mais la pierre nue. Vulcain voulant garder pour lui son modèle a encastré la boîte dans un énorme rocher..
Il l’envierait presque, la petite veuve, d’être à l’abri dans sa niche. Les augures ne sont pas bons. Athéna rentrée au bercail , son père a-t-il pour autant oublié l’incendie de Troie? Le meurtre de Priam par un certain Ulysse ? La fille du dieu est-elle aussi sa sœur ? Sa femme ? Voire les trois ? D’y penser lui donne le mal de mer. Les soucis pleuvent… Pénélope elle aussi mariée à 15 ans puis mise au placard avec vue sur mer? Toujours à son rouet qui endort, grande soeur de Pandore, veuve en éternel sursis qui n’a jamais quitté son île va-t-elle enfin le maudire?. Quitté enfant Télémaque est adulte, il entend d'ici ses reproches. A son retour la rancuneuse déesse va-t-elle lui faire peur dans les yeux de sa femme ? … Pénélope restée belle ne voudra plus d’un vieux qui a dix ans de plus qu’elle, son bâton ne fait plus peur qu’aux mouches, mais lui sert encore pour se tenir droit.
Holà, quelqu’un ! Assez d’idées noires, une mince silhouette en manteau de berger le distrait avec sa chouette sur l’épaule. Un autre devin ? A sa hauteur la houppelande s’ouvre, on jette à ses pieds cet arc noir qui lui sauva souvent la vie, cadeau de noces du dieu du feu, oncle de l'épousée, le même qui veut maintenant sa perte. Suit le carquois avec ces dards mortels qui trouvaient leur cible tout seuls. Et l'étrange émissaire ? La cape sans couture à bande pourpre n’est pas d’un pouilleux. Son visage? une poignée de rides sur une peau grise, des yeux voilés traversés de lueurs. A part la chouette, rien d'une Athéna.
LE SUICIDE DES DIEUX
« Tu te trompes, Ulysse, c'est bien moi. J'ai les yêux ternes, la mine grise? Je ne m’en plains pas, car plaise au ciel nous les dieux allons mourir avant toi. Tire une flèche en l’air,, elle prendra le chemin qui va à Pénélope, même si tu en cherches une autre... Tu me croyais muette? Nous en avons bien ri mon père et moi!! Mais je ne puis attendre car ma route est longue…"
Elle s’éloigne. Il lui crie que les dieux ne peuvent mourir. Mais voilà que du ciel obscurci se répand, fleuve qui se débonde, la voix de la muette qui se pique de répondre.
«Encore un jour à vivre, que c’est long !. Nous en avons profité, joué avec vous, ri et versé nos larmes noires, goûté au nectar et à l’ambroisie, à l'ennui de la beauté, à l'harmonie.. Et décidé.. Alors demain c’est la fête. Mon père m’attend pour le banquet, Thyphon viendra nous faire peur, Dyonysos vicieux sera là, ses bacchantes nous serviront avec du vin, sans rire, le poison de Circé, toute la famille sera là.. Nous n’y avions pas cru, à son philtre magique, elle se cabrait la sorcière!, Mais tes affronts ont enragé cette chèvre.. Son breuvage fait se dissoudre les dieux -quelle haine elle y a mis- c’est merveilleux ! Héra l’a essayé la première, elle est partie en fumée, devant Zeus épanoui d'en être quitte à bon compte. Grâce à un sale mufle nous disparaîtrons dans l’air, merci Ulysse ! Hélas tu ne m’auras plus. A toute heure tu craindras de mourir, et sans mon bouclier tu mourras. Chaque soir tu croiras avoir approché celle que tu cherches, et tu ne la verras pas. Tu la chercheras le jour, Pénélope à son rouet verra filer la nuit, couple charmant, vous mourrez à la même seconde, enfin réunis, l'aimeras tu encore?.. Et ton Europe que j’ai mise au monde, qui me doit son parfum, tu lui faisais peur sur ton vaisseau noir. Elle t'a fait faire ce qu'elle voulait, et elle riait! Vas maintenant, suis la comme un petit chien ! Mais la muette, Ulysse, elle t'aimait… »
Cet arc qu’il est seul à pouvoir tendre tire sa première flèche. Elle vole trop haut, trop loin. Avant de disparaître elle hésite, pointe sur l’horizon une silhouette : la tour de guet condamnée dont il se souvient pour y avoir dormi avec son chien. Le voilà, surgi de l’ombre, il boite. Argos ! Qui a donné au compagnon d’une vie la force de venir mourir à ses pieds ?
C’est ainsi qu’Ulysse portant dans ses bras son dernier ami rentre chez lui en versant sur la dépouille ses premières larmes. L’endroit est désert, Télémaque absent, Mentor le trahit, les prétendants ont fui, seule Pénélope à son rouet, l’attend en silence. Ils se parlent toute la nuit. Il la quitte le lendemain…
ICI PREND FIN LA VERITABLE ODYSSEE. QUE COMMENCE L'EUROPEIADE
Il la quitte pour aller à l’aveugle en quête de cette échevelée au visage si blanc malgré les fumées. Car Ilion brûlait, Priam mort, lui et ses compagnons s’étaient partagé le trésor volé sur le pont du vaisseau qui les ramenait. Dans la baie, voiles larguées, ils viraient. Elle avait nagé dans les lueurs d’incendies, grimpé à la chaîne qui avait failli la broyer en remontant. Il l’avait prise pour un éfféminé, voulu la jeter à l’eau, mais son parfum… les hommes l’avaient supplié de la garder. Ce parfum d’Europe. Le long détour par la côte tyrienne, il avait consenti. Passé Tyr où elle allait, dès qu’elle fut à terre la tornade que Poséidon tenait en laisse faillit les couler, qu'importe. Ces jours trop courts qu'elle passait assise , ses yeux d'épouvante... Ces nuits trop longues qu'il endurait, à la désirer… C’est son père roi qu’elle voulait ! Et l'ébranleur des mers, pour lui plaire jusqu’à Tyr s’était retenu.
Il allait user ses yeux, sa vie, à retrouver des traces brouillées, des écrits effacés, des souvenirs déformés, des mensonges . Tout ce temps Pénélope userait les siens, sa vie, sur une robe toujours recommencée. Un remariage en séparé, jusqu’à la mort qui finirait la robe. Le secret des vieux couples. Les paroles d'Athéna coulant dans les ornières du ciel y enfermaient ses dernières volontés.
D’autres dieux viendraient, qui ne pleurent jamais, conjurés par Gaïa qui a horreur du vide. Il allait traverser malgré eux des siècles déserts, sans lumière ni regret, pour le parfum d’une femme dont il ne connaissait que le nom. Femme ou nymphe, que lui importait si le parfum restait ? Nous apprendrons au fil de cette histoire que par la volonté d'Athéna qui par le ventre d'Elvire mit Europe au monde, nous sommes ses fils, et la quête d'Ulysse notre héritage pour toujours.
André Bolle alias Maljour
Traduction russe par Karyna Poita