Ces contes sont faits pour etre lus au pied des arbres de l'harmonie.
et la poesie y prenant sa juste part, le premier qui s'avance
porte ses couleurs.

 

 

Translations :
Russe        

 

L’arbre à poésies et le colporteur

 

L’arbre à poésies est l’arbre qu’on trouve Ailleurs et qui donne des poésies. La poésie est un  fruit contenant le  rêve d’un absent pour cause de décès. S’il est mangé par un rêveur plus rapide que l’oubli, il a une chance d’être transmis, par écrit, par contagion, ou autrement. Il faut qu’il y ait de ces rêveurs gloutons, autrement la poésie disparaîtrait. Son arbre s’immolerait par le feu, et tous les arbres suivraient.

Il était une fois un grand rêveur qui trouvait ses rêves beaux, quoique enfermé dans un arbre par un sort jeté.  Quels rêves avoir encore dans un sarcophage? Surtout, comment les partager pour simplement exister ?  Sans espoir d’évasion et sachant son heure proche, il rêva qu’il était sa prison, que devenu arbre il mettait ses rêves dans ses fruits, dans l’espoir qu’on les mange, et qu’à son tour le mangeur… Il n’eut pas le temps de finir son rêve qu’il mourut. Et l’arbre lentement se nourrit de cette chair rêveuse, trouva les rêves encore meilleurs, et la métamorphose commença. Devenu un peu homme pour en avoir mangé, des rêves digérés il fit de bonnes cerises, puisqu’il   restait cerisier. Nous l’entendrons parler. Et peut-être qu’un jour ce mangeur de rêves, le rêve menant la ronde,   nous le verrons marcher ?

Un corbeau lettré mangea une cerise, faillit s’en étouffer, ne ferma pas l’œil de la nuit, et au matin coassa pour se soulager, ce  rêve au bras cassé :
« Mes fruits  seront plus tard des poésies,
Portées par  l’arbre qui me fut assigné.
Des  fruits qu’on rêve, que sitôt on  oublie,
Tel fut  le triste  sort qu’on m ‘a jeté
. »
Tombé dans les oreilles d’enfants qui s’en allaient aux champs, le quatrain devint comptine et son harmonie fit vibrer le cosmos, au point qu'Athéna le trouva beau et l'écho qu'elle lui donna rebondit  jusqu’à nous.
De la poésie
Des mages jaloux ont disséqué, broyé la poésie, ce fruit  qui est plus qu’ une cerise. Méfiez vous des cerisiers... Les mages ont goûté de sa poudre, elle  a causé des décès. Méfiez-vous des cerisiers. La poudre  ravage, voire incendie. Les usagers mis à refroidir sont bien cent, les morts  de chez Mort  sont mille. Après leur trépas, certains refroidis nés coiffés sont  reconnus poètes, congelés et encensés. Un Baudelaire enflammé aux enchères valait  dix incendiaires. C’est un fait, toujours escamoté,  qu’ il embrasait des rues entières. La pensée unique autorise à  penser que ce poète est mort fou ? Que du contraire. Avec l’argent de sa mère en sinistre total, le pyromane  se paya la barque des fous, avariée. Il y monta coiffé de vert, ganté de fer, mais près de ses sous il prit des locataires pour rentrer dans ses frais.  Evitant les cygnes sanguinaires, la fine équipe échoua aux  plages imaginaires où  les  mages au bec cornu les attendaient. Ils y burent  la poésie noire  qu’on trouve dans des fioles colorées en vert. Cette barque ne se trouve pas sur Internet ? C’est qu’avec la poésie on ne sait jamais. Baudelaire enterré sans le prêtre ne va pas me contredire, lui qui s’en empiffrait. En Belgique après lui, la poésie a donc été longtemps interdite, c’est la première histoire belge.
Mais le colporteur ?

L’arbre à poésies a toujours eu ses colporteurs, tous   accros  au fruit qu’ils colportaient. Avant de sombrer Calimero vendait des chapelets sur les marchés pour voir un jour la nuque blonde qu’il marierait. Mais dessous la table, force gravures montraient  autre chose, ainsi qu’almanachs de lunaisons dangereuses, recettes maléfiques, grenouilles séchées, et ses propres gribouillis. Un jour de  Pâques à Villefranche –de- Rouergue, Calimero expose sans pudeur « Les Escrits » de Rabelais, interdits par l’Eglise.  L’aigri  comte de Panat flanqué de ses sbires  faisant son tour de marché, lit le titre, et tique. Sentant venir l’orage, Calimero rajuste ses lunettes, s’éclaircit la voix et lui  chante Ramona, sans succès.  Peut-être que  “Rose et  Camembert ” ?  Il requiert Panat de faire la voix du camembert. Le bigot à particule écume,  le traite de félon et hérétique,  le jette à terre,  les lunettes volent de son nez. Fort myope,  voilà notre ami bien démuni qui se relève parmi les quolibets, sort à tâtons de la ville et s’enfonce dans cette forêt d’ Ailleurs que personne n’a jamais vu. Un tronc géant dans la futaie lui barre vite le chemin. Sous ses pieds un fruit, il  le mange, c’est bon, il dort , il rêve, il est cuit. La pluie le  réveille,  il griffonne sur une feuille dorée ce qu’il a rêvé. A l’aube il  se relit, se demande quel fou a bien pu… Signe de son nom, et passe commande de cent copies  à des Bénédictins nécessiteux.  On n’a jamais lu, écrit sur l’or et recopié sur peau de vache,  un tel délire. On  se l’ arrache, les fous s’en repaissent, des sages se suicident. Il a tout vendu, pour calmer l’émeute il doit déclamer  son œuvre en public.  Mais ne se souvient pas du premier mot. Le public gronde,  les gardes-ville aussi,  il ne faut pas forcer le sort deux fois, Calimero  s’éclipse vers Ailleurs.  Des témoins  le voient s’évanouir dans l’air sitôt franchies les portes.

L’arbre  a grossi, les branches ploient, il en secoue une croyant bien faire, une voix tombe de très haut :
« Pas comme ça ! Va d’abord vendre ce qui est par terre et reviens, il y en a trop,  ils vont pourrir si fort,  que prisonnier de l’odeur je me suiciderai par le feu. Et remets tes lunettes pour rentrer, elles sont restées sur ton front. Sinon tu  perdras le nord. Et remets les dans ta poche quand tu reviendras, sinon c’est moi que tu perdras. »

Il fit comme on lui avait dit.  Au retour, la même foule l’acclame, l’escorte jusqu’au palais, le comte lui offre sa fille, les fruits partent mais le fisc lui prend tout et au delà. Chaque fois plus pauvre, après avoir tout vendu et emprunté pour manger, ses lunettes en poche et son mouchoir par dessus,  il retourne Ailleurs pour se refaire. Au soir l’arbre murmure qu’il est fatigué de tenir  le ciel d’une main  et la terre de l’autre… Que se lève la brise, que monte le chant d’Orphée, il dort, et Calimero l’imite.

Il fera quelque temps la navette pour faire sa pelote, le fisc n’ose plus l’arnaquer, et devenu riche, il épouse l’héritière de Panat, une maniaque à particule qui veut qu’il se lave. Il s’ennuie.

Un jour il se souvient de l’arbre compagnon des beaux jours, y retourne, et l’autre pour le distraire lui raconte sa vie :

«Un jour de ma jeunesse, c’était il y a 35000 ans,  vint ce rêveur que Zeus m’obligea à garder prisonnier sous la menace de ses foudres. Il bougeait dans tous les sens, il m’ennuyait. Puis il mourut, je le dégustai, rêves compris, et il m’est resté un peu de lui. Les rêves me grattaient, pour me soulager je les fis passer dans mes  cerises, puisque j’étais déjà cerisier.

Vint cette aveugle qui m’enlaça de ses bras. Je l’ai aimée cette folle,  et  consolée l’aveugle de son noir. Un hiver je la trouvai contre moi, morte de froid. Que faire sinon la couvrir de feuillage. Vinrent les loups, j’y mis de  mon  écorce en bouclier,  elle fut en moi avant de devenir ma moitié Après tout pourquoi pas, j’avais déjà mangé un homme, mais une femme qui a la peau sur les os?..., Toujours plus légère et plus fine,  elle trouva mon cœur  et s'en gava. Que je suis bien sous sa morsure !Qu’elle reste à me manger ! La poésie c’est elle !  Tu ne verras donc pas ma reine sans regard illuminer ma nuit.  …

Puis vint ce serpent… si c’était elle ? Je le pris d'abord pour une racine, mais il bougeait, lentement mais il bougeait. Contre lui rien à faire. Surtout ne rien voir, ne pas savoir,  je la perdrais,  me voilà  fille plus qu’à moitié, et avec ce serpent nous sommes trois.. Lors, tu sers la poésie, accepte de me servir et…entends tu le chant d’Orphée ? Je dois dormir, écarte toi, mes rêves vont sortir. Une autre fois je te raconterai le premier arbre, qui relia la terre au ciel...»

André Maljour

Home